Il existe deux branches de la Tarîqa Qadiriyya en Afrique de l’Ouest. La première et la plus
ancienne a pour origine le Touat maroco-algérien, région d’où partait le commerce
transsaharien, qui aboutissait aux grandes villes sahéliennes : Tombouctou, Djenné,
Oualata, etc.
C’est l’axe que l’on appelait la route d’Al-Bakri (mort à Cordoue en 1094),
du nom de ce grand géographe arabe andalous. Cette première branche de la Tarîqa
Qadiriyya, que les français ont appelé la Bekkaiyya du nom de Cheikh Sid-Ahmed
ElBekkaye Al-Kounti, est celle que CHEIKH SIDIA EL-KEBIR (orthographié aussi
Cheikh Sidya, Cheikh Sidiyya, Cheikh Sidîa, Cheikh Sidiya, etc. / mort en 1868) a
propagée dans tout l’ouest africain. La deuxième est la Fadiliyya, qui tire son nom de
CHEIKH MOHAMED FADEL, né aux environs de Oualata/Néma dans l’actuelle
Mauritanie (mort vers 1860). La Fadiliyya a été introduite au Sénégal par Cheikh
SaadBouh (mort vers 1917).
Cheikh Sidyya El-Kebir, né en 1770 dans le Sud-ouest mauritanien, a été initié à la Tarîqa
Qadiriyya/Bekkaiyya par Cheikh Sid-El-Moktar Al-Kounti de Tombouctou, grand maître
de la Qadiriyya mort en 1812 et dont les disciples les plus célèbres, en plus de Cheikh
Sidiyya El-Kebir, furent Ousmane Dan Fodio (Sultan de Sokoto et initiateur du Jihad
Foulani i.e. Peulh) et Cheikhou Ahmadou (Fondateur de l’Etat du Macina également peulh
détruit en partie par El Hadj Omar). Ces deux sultans furent condisciples et amis intimes
de Cheikh Sidiyya El-Kebir auprès duquel ils ont répété la grammaire arabe, dont la grande
Ecole au Sahel se trouvait dans le sud-ouest mauritanien (terre d’origine de Cheikh Sidiyya
El-Kebir) et non à Tombouctou, terre de Fiqh (i.e. Droit).
La Tarîqa de Cheikh Sidiyya El-Kebir est donc la plus ancienne en Afrique de l’Oust et la
plus enracinée. Ce n’est que dans les années 1850 que le Fouta devait changer en partie de
Tarîqa et adopter la Tidjaniyya d’El Hadj Omar ; et c’est dans les années 1880 que la
Fadiliyya de Cheikh Saad-Bouh fut introduite en Sénégambie. Paul Marty, écrivant vers
1913, donne un aperçu documenté de toutes ces questions (ci-joint copie du livre de P.
Marty).
Les relations entre Cheikh Sidiyya EL-Kebir et les royaumes Wolof étaient très fortes, les
Braak du Walo furent ses disciples, ainsi que leurs cousins ethniques du Djolof, du Baol et
du Cayor. Le prince résistant du Walo, que Faidherbe a voulu christianiser en vain, portait
son nom (Sidya DIOP).
C’est dans ce mode en ébullition, du fait de l’intrusion de l’Europe conquérante, qu’un
futur grand érudit, Samba Toucouleur KA dit « Seigneur/Maitre de la maison », pulaar
wolofisé du Baol vint étudier, vers 1830, chez Cheikh Sidiyya El-Kebir à Boutilimit et
Tendoja.
Samba Toucouleur KA et le père de Cheikh Ahmadou Bamba étaient cousins germains
(leurs mères sont sœurs) et appartenaient de plus au même clan. Toute la communauté
érudite des marabouts peulhs/toucouleurs wolofisés du Baol-Djolof devint alors disciple
de Cheikh Sidiyya EL-Kebir.
Le propre père de Cheikh Ahmadou Bamba, Momar Anta Sally MBACKE (Sali est une
autre orthographe), dont le nom arabisé est Mohammed Ibn Habiboullah, est un Moqaddem
de Cheikh Sidiyya EL-Kebir (ci-joint copie de son Ijaza i.e. diplôme). Cheikh Ahmadou
Bamba passa par plusieurs étapes : il prit le Wird de Cheikh Sidiyya El-Kebir auprès de
son père le Qadhi-Moqaddem (Magistrat de droit musulman) Momar Anta Sally, puis
auprès de Cheikh Sidiyya Baba (mort en 1924) petit-fils de Cheikh Sidiyya El-Kebir, qu’il
est allé visiter à Boutilimit et Tendoja au cours des années 1880. Cheikh Sidiyya Baba
accorda l’Ijaza à Cheikh Ahmadou Bamba dans la Tariqa Qadiriyya lors de son séjour
auprès de lui.
Cheikh Ahmadou Bamba a dédié, à cette occasion, le poème suivant à Cheikh Sidiyya Baba
:
عنيت الغوث والقطب المجابــــا للثـــم تراب دار الشيخ بابــــا
وروض أبيه ذي الكرم احتسابا ولثم تراب روض الجـــد قدما
وتأمله وما المرء استطـــــــابا أحب إلي مما النفس تــهــوى
Sentir l’argile de la maison de Cheikh Sidiyya Baba
Je veux dire la maison de l’axe de l’Univers, le saint dont les vœux sont
toujours exaucés
Et sentir la terre où sont ensevelis son père et son grand père
Cela, je le chéris plus que tout ce qui est en ce bas mode
Et Cheikh Sidiyya Baba de lui répondre :
حليم بعـــد كبرته تص تصابى اذ أصيب وما أصابـاـــابـــى
سليمى في جوانحه عذابـــــا وأذكت بالعذاب من الثنايـــا
وحفظ وداده في النفس تأبـى أبت اسعافه حال اقــتــــراب
فان محمدا حفظ الجـــنــابـــا لئن ضيعت جانـبنا ســليمى
فتى نفذت قريحتشعاب العـــلم ان له شعــابــا ه فـــجابت
يخاطبنا وقد فصل الخــطابــا له منثور سحـــــبان إذا ما
بصنعـــــاء حوائكها الثــيابا وحوك للقريض كما أجادت
فبارك فيه خالقنا وأسنـــىله من فضله الجاري ثـــوابـا
من اآلالء وأوزعه الصـــوابا وأوزعه الشكورعلى دوام
صالة هللا تنسكب انــســـكابــا بختم الرسل سيدنا عـــليه
…..
Cheikh Ahmadou (Bamba) mérite louages pour son merveilleux poème
Pour sa fidélité et son action de bien à notre égard
Homme pétri de savoir et de piété, il est plus éloquent que Sahbane (arabe
antéislamique modèle d’éloquence)
E les vers de ses qasida sont mieux ciselés que les plus beaux vêtements
de Sanaa (connue en Arabie pour son industrie)
Qu’ALLAH le préserve comme Trésor pour l’Humanité ainsi que sa noble
famille
…..
C’est après son retour de Boutilimit que Cheikh Ahmadou Bamba commença à illuminer
l’Afrique noire (شمس السودان Soleil du Soudan, en Arabe Soudan veut dire Afrique noire)
pour utiliser l’expression d’un autre de ses maîtres, Cheikh Ass Kamara, érudit de
SaintLouis, lui aussi Moqaddem de Cheikh Sidiyya El-Kebir. Cheikh Ass Kamara avait,
également, donné le Wird de Cheikh Sidiyya El-Kebir à Cheikh Ahmadou Bamba.
Cheikh Sidiyya Baba a appris la déportation de Cheikh Ahmadou Bamba au Gabon par une
missive, dont nous conservons encore l’original, écrite par Cheikh Mbacké Bousso et le
frère de Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Ibrahim Mbacké. Et il n’a plus arrêté depuis lors,
pendant le long exil de Cheikh Ahmadou Bamba, d’intervenir auprès de l’Administration
coloniale pour le faire revenir en s’en portant garant et en proposant de l’accueillir dans
l’actuelle Mauritanie. Dans l’une de ses lettres à ce sujet au gouverneur de Saint–Louis,
Cheikh Sidiyya Baba fait observer à celui-ci que Cheikh Ahmadou Bamba ne s’intéresse
nullement au monde d’ici-bas et qu’il n’ambitionne de créer d’empire que dans le Paradis
éternel et qu’il n’a pas d’autre but, en particulier politique, car il appartient à la race des
compagnons du Prophète. L’administration coloniale finit par entendre Cheikh Sidiyya
Baba et accepter d’exiler Cheikh Ahmadou Bamba en Mauritanie auprès de lui. Pour le
convoyer, une grande délégation fut commise, conduite par Cheikhouna OULD DADDAH,
beau fils de Cheikh Sidiyya Baba et oncle du premier président de la Mauritanie, Me
Moctar OULD DADDAH. Alors qu’ils allaient en Mauritanie par la côte atlantique, Cheikh
Ahmadou Bamba chaque fois qu’il passait auprès d’une belle dune descendait de cheval et
disait qu’ALLAH mérite d’être adoré dans cet endroit si merveilleux et il se mettait à prier.
Ce que voyant, Cheikhouna décida de bifurquer et de prendre la route passant par la vallée
du Sénégal plus escarpée afin que le convoi puisse arriver à bon port.
C’est au cours de ce second séjour auprès de Cheikh Sidiyya Baba, lequel séjour dura de
1902 à 1907, que les deux érudits Cheikh Sidiyya Baba et Cheikh Ahmadou Bamba
connurent une évolution religieuse radicale (i.e. de racine) qui les amena tous les deux,
chacun à sa manière, à professer qu’il faut revenir aux sources premières de l’Islam donc à
la SUNNA. Cheikh Sidiyya Baba commença à enseigner que le vrai Wird salvateur est
celui du Hadith ; et Cheikh Ahmadou Bamba dans sa quête de vérité vit en songe le
Prophète qui lui conseilla de confectionner son propre Wird en se basant également sur le
Hadith.
Les relations entre Cheikh Sidiyya Baba et Cheikh Ahmaodu Bamba étaient donc très
fortes, très profondes et très anciennes.
De retour au Sénégal, Cheikh Ahmdou Bamba s’astreignait à écrire presque tous les jours
à Cheikh Sidiyya Baba et lui envoyait ses enfants pour étudier auprès de lui ; tradition en
partie conservée jusqu’à présent.
Cheikh Sidiyya Baba disait que si la foi en Allah (son Imane) de Cheikh Ahmadou Bamba
était partagée entre tous ses contemporains, elle leur aurait suffi. Cheikh Sidiyya Baba a
confectionné plus de 50 Qassida pour louanger Cheikh Ahmadou Bamba et sa famille. La
Qasida la plus célèbre à cet égard est celle où Cheikh Sidiyya Baba écrivit :
هذي الخالئق كلها موالها الشيخ أحمد نعمة أوالها
Cheikh Ahmedou (Bamba) est une merveille dont ALLAH a paré notre
monde
Et une félicité pour toutes ses créatures
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Kaw Oumar Sarr